Le meilleur de soi

s5234-ble-a-foisonJ’ai grandi à une époque où tout l’idéal humaniste de la vie consistait dans la recherche et l’atteinte de la perfection. C’était l’époque du perfectionnisme et des «grandes âmes». Il fallait être parfait en tout, exceller, réussir, sinon nous étions des «vauriens». Cela se vérifiait dans tous les domaines de la vie. Je me souviens encore de ces slogans dynamisants que l’on claironnait pour soutenir notre enthousiasme et notre idéal : «Sursum corda!» (En haut les cœurs!), ou encore «Toujours plus haut!». Nous concevions la vie comme une montagne à escalader, un sommet à atteindre. La vie se présentait à nous comme une épreuve dans laquelle il fallait réussir à tout prix. Nous croyions fermement que le meilleur résidait dans l’image idéale de soi. Mais cette image ennoblie de la personne devenait à la longue difficile à porter, car elle nous obligeait à jouer constamment un rôle, celui de quelqu’un que nous ne sommes pas.

Heureusement, à l’instar du «complexe olympique» ─  toujours plus haut, toujours plus fort, toujours mieux ─ , il existe une conception de la vie voulant que la réussite puisse aussi se faire à l’envers. Il ne s’agit pas de gravir une montagne, mais de descendre. Par exemple, plus une personne porte un handicap lourd (alcooliques, drogués, dépendants de toutes sortes, handicapés, etc.), plus elle descend bas dans la souffrance et le malheur, plus elle est appelée à monter par la descente, c’est-à-dire dans la pauvreté et la faiblesse de son être. On parle moins alors de perfection que de croissance.


Certes, renoncer à la perfection demande de l’humilité, beaucoup d’humilité, laquelle passe par l’acceptation du droit à l’erreur et à l’imperfection. Voilà pourquoi beaucoup de chemins de croissance à caractère nirvanique ou hédoniste refusent de voir la vie ainsi. Pourtant, nous savons bien que les approches du genre « Je suis un Dieu qui s’ignore » sont quotidiennement démenties par la réalité qui nous rappelle que « celui qui veut faire l’ange fait la bête ». Le célèbre auteur français Charles Péguy, dont nous venons de célébrer le centième anniversaire de sa mort, disait : «Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme, c’est d’avoir une âme toute faite.» Et il renchérissait: «Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée. On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a jamais vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué.» Haro donc sur la perfection! Le meilleur de soi ne semble pas là.

Cela nous amène à redéfinir le «pattern» de notre vie: vivre c’est croître, avancer, assumer les erreurs et les épreuves, c’est savoir en tirer des leçons et créer à mesure ses réponses. Vivre, c’est n’être jamais arrivé, n’avoir jamais la réponse finale ni même la bonne. C’est composer avec des forces qui viennent de plus loin que «nous» et qui nous conduisent vers le meilleur de nous-mêmes.

C’est ce que le philosophe Friedrich Hegel appelle «le pouvoir du négatif». Il arrive un moment où quelque chose se met à éclore au-dedans. Du désordre intérieur une force surgit. C’est ainsi qu’à travers le pire peut éclore le meilleur de soi.

Jean-Paul Simard

 

 

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